Féminisme et Maternité : « Mon corps, mon bébé, ma décision ». Concepts paradoxaux ou notions indissociables ?

Intervention de Chantal Birman, sage-femme, vice-présidente ANSFO

Soirée débat autour de « mon corps, mon bébé, ma décision » le 17 mai 2016 au
CALM (« Comme À La Maison », association pour la maison de naissance des Bluets http://www.mdncalm.org/), Hôpital Trousseau, Paris 12ème

 

Merci au CALM de m’offrir aujourd’hui l’occasion de dire ce qui est au cœur de mon engagement : une conception de la libération des femmes qui inclut clairement et pleinement pour elles, le libre choix de la maternité, et dans les meilleures conditions.

J’ai eu le privilège d’être invitée à l’anniversaire des soixante ans du Planning Familial Français, qui avait placé cette commémoration sous le patronage de nos trois « Simone » historiques : Simone de Beauvoir, Simone Iff, et Simone Veil.

Or la difficulté est grande, pour nous sages-femmes françaises, de penser un féminisme intégrant la notion de maternité, dès lors que Simone de Beauvoir, justement, soutient dans son fameux livre Le deuxième sexe, que le rapport entre les hommes et les femmes n’est qu’une construction sociale. Si l’on prend trop à la lettre sa célèbre phrase : « On ne naît pas femme, on le devient », l’attention à la différence des sexes, et à l’injustice des rapports entre eux, risque d’être bornée à un prisme culturel et social, qui ignorerait tout des flux hormonaux !
Si la détermination de Simone de Beauvoir a permis de penser pour les femmes l’ouverture d’un espace social et politique sans précédent, – bien qu‘encore modeste, être une fille réussie n’y est encore qu’être un garçon manqué, – et une « fille manquée » nullement pourtant, elle, un garçon réussi !

Il est bien sûr légitime et salutaire que les combats féministes français défendent le droit à la contraception et à l’IVG, et prennent fait et cause pour les femmes victimes de harcèlement et de maltraitances, physiques et psychiques.

Il est vrai aussi que la maternité a ses aléas : les « empêchements » dus à la grossesse, à l’accouchement et à l’allaitement même si ces contraintes sont les suites d’un choix de vie qui aurait pu être différent. Il peut en effet paraître paradoxal d’associer l’idée de liberté de la femme à celle du bébé au sein, ravissant temps, sommeil et désirs. Le nouveau-né n’est-il pas ce « tyran adoré » rendant totalement dépendantes les jeunes femmes ? Si le choix de faire un enfant fut libre, n’est-il pas finalement un renoncement à une partie de soi, laissée sur la table d’accouchement et absorbée par ces premiers mois auprès de son nouveau-né ? Nous savons, si tout choix est sacrificateur, l’ampleur de ce renoncement-là, alors qu’au moment du choix, il était pourtant question d’un enfant en plus, d’une apparition, et non pas d’une disparition ! Le prix à payer pour cette part d’immortalité assurée en se perpétuant par la génération suivante, n’a t-elle pas pour équivalent pulsionnel, la réussite professionnelle, artistique ou intellectuelle ? Si ces choix contribuent tous à construire la société de demain, ils ne bénéficient pas des mêmes reconnaissances ? Si ces derniers sont des choix nobles attirant renommées et admirations, avoir un enfant reste du domaine du charnel donc stigmatisés par la dette plus ou moins assumée au péché originel. La mère a socialement un arrière goût de pomme !

Décider de faire un enfant c’est assurément se projeter dans l’avenir, en élever un, c’est faire du présent  un état d’urgence permanent. C’est une prise de risques insensée, une preuve d’amour qui enchaîne à vie. Mais ce choix qui implique tant d’abnégation, et qui par ailleurs ouvre l’avenir de tous, mérite au plus haut point l’attention et le soutien de la société et de l’État.

Merci assurément aux femmes politiques de s’attaquer aux inégalités entre femmes et hommes en termes de pouvoirs, de salaires, et de dénoncer les multiples «plafonds de verre ». Pourtant, chaque fois que nous revendiquons, en tant que sages-femmes, des temps sociaux reconnus et protégés pour les mères,-des temps d’allaitement par exemple, nous nous heurtons à une fin de non-recevoir. Quelques « vérités » bien-connues nous sont alors immanquablement rappelées. Les temps d’absence sur les lieux de travail sont en totale contradiction avec l’égalité entre femmes et hommes, et sont nuisibles pour toute carrière professionnelle. Plus l’absence est longue, plus l’adaptabilité au monde du travail se perd. Les temps partiels, autre objection, se conjuguent très majoritairement au féminin, pour ne pas dire au « maternel », et sont autant de freins en termes de réussite sociale : car évidemment les responsabilités et les rémunérations sont moindres, et les carrières piétinent. Quant aux questions sur la reconnaissance du temps de travail accordé aux soins du nouveau-né, et à celles de sa rémunération, elles sont objectivement censurées. Comment pourtant comprendre que ces soins, prodigués par une nourrice ou une auxiliaire de puériculture en crèche, soient rémunérés, alors qu’ils ne sont nullement pris en considération dès qu’ils sont donnés par les parents ? «L’amour en plus» mérite t-il d’être à ce point socialement dévalorisé ? Ce sont pourtant ces mêmes enfants qui assureront la société de demain et subviendront à nos retraites. A ma connaissance leur mode de garde dans leur petite enfance ne fait pas encore partie des CVS !

Par ailleurs, si l’on parle de l’absentéisme des femmes au travail pour raison de maladie d’enfant, pourquoi ne pas légaliser une alternance obligatoire des arrêts de travail entre pères et mères ?

Ce rejet de la maternité me semble être plutôt une fascination pour le pouvoir masculin qu’une manière d’assumer sa féminité. Sans doute cette étape a t-elle été nécessaire dans l’histoire du féminisme français, mais s’y complaire serait renier sa féminité et ne pas être capable d’affirmer et d’assumer sa différence.

L’exemple des pays du nord de l’Europe est régulièrement donné à propos de l’organisation sociale prenant plus justement en compte le droit des mères. Autres mœurs, autre culture, et économie différente, nous dit-on. Mais même pour notre culture et nos mœurs hexagonales, est-il si disqualifiant de vivre au-delà de dix semaines, ou deux mois et demi, cette grande expérience, avec son approfondissement de qualités indéniables, comme le courage, la patience, la prise de risque, la confiance, l’écoute, la tolérance, ou encore l’exploration des dérivatifs à mettre en place face aux assauts de la fatigue ? Ces qualités ne sont-elles pas justement indispensables dans le monde du travail, et particulièrement dans ceux des métiers relevant du social, de la santé, de l’éducation ? Dans ces domaines d’expertises, avoir un enfant est dans bien des cas le signe d’une compétence professionnelle ajoutée : une formation professionnelle de longue durée et quasi gratuite ! Notons que ces métiers sont investis majoritairement par les femmes et les grilles de salaires qui leur correspondent, si on veut bien prendre en considération les responsabilités et les niveaux intellectuels qu’elles impliquent, sont particulièrement infamantes.

La plupart des banques elles-mêmes, pourtant plus soucieuses de profit que de philanthropie, allongent les congés postnataux jusqu’à à six mois. Serait-ce qu’il y a plus à gagner qu’à perdre dans l’allongement de cette période de toutes les consolations ? La femme et l’homme nouveaux qui émergent de ce temps de l’après-naissance, ce couple parental avec leur nouveau-né, ne devraient-ils pas bénéficier d’un temps d’enracinement de plus de deux mois et demi, pour tricoter les tendresses nécessaires aux constructions de tous ces avenirs? Ces dénis affectifs et sociaux de ce que représente la naissance d’une famille, sont, hélas, largement crédités par les actuelles politiques de santé. Les techniques obstétricales leur font écho, car les contraintes budgétaires impliquent une augmentation exponentielle des naissances avec un effectif en personnel en constante diminution.

C’est aujourd’hui une évidence que le temps long de l’accompagnement humain se voit de plus en plus confisqué par une médicalisation systématique : péridurale, ocytocine et autres joyeusetés iatrogènes. Plus gravement encore : on assiste à une banalisation progressive de l’ensemble des événements périnataux. Ces moments d’émotion et d’expression de la force des femmes sont occultés et recouverts par un voile consensuel où, le « féminisme à la française », les politiques de santé, et les techniques obstétricales, s’accordent pour faire disparaître les mères au profit d’une image de la liberté de la femme qui, pour moi sage-femme, n’est que partielle. Si une femme sur trois avorte, neuf sur dix accouchent !

La médicalisation est bien entendu salvatrice quand elle est mise en place en situation de pathologie avérée. Mais c’est une perversion quand sa mise en place est là pour détourner cette possibilité offerte à toute femme de naître à elle-même. Les évitements institutionnalisés à cette rencontre, je ne peux pas les admettre. Je pense que la grossesse, l’accouchement et l’après-naissance sont des événements majeurs de la vie. Bien des femmes ignorent que le fameux : « ça s’est bien passé !», veut souvent dire au fond : « ça ne s’est pas passé. »

Les sages-femmes le savent, même si ces deux phrases recourent aux mêmes mots, elles s’adressent à des niveaux de compréhension fort différents. Elles savent aussi que dans les conditions qui sont les leurs, elles ne peuvent rien faire de plus. Elles réfléchissent donc aux lieux possibles où l’exercice de leur art puisse permettre à toutes ces mises au monde, dont il est question au moment de l’accouchement, d’advenir vraiment.

Maisons de naissance et fuite des sages-femmes vers l’activité libérale, sont les mouvements amorcés en parallèle à l’inflation du nombre des naissances dans les institutions. Même si les femmes ne le perçoivent pas, nous, nous savons, en sortant de ces gardes ultra chargées, que les choses auraient pu être autres pour tant de mères. Se pose alors à nous la question de savoir au service de qui, et à quelles fins nous sommes employées !
Ces tristesses de fin de garde, alors que nous avons tout donné, sont injustes. Pour gagner le combat des mères, nous savons à quel point nous avons besoin de ces forces révélées à l’accouchement.

Je suis lucide quant au fait que tous les pouvoirs s’opposent à nous, et je sais que les sages-femmes elles- mêmes sont en grande difficulté dès qu’il s’agit de se fédérer. Reste que dans l’histoire de David et de Goliath, c’est David qui gagne, et vous savez quoi ? Avec un tout petit caillou. Merci au CALM de m’avoir permis de vous le rappeler.

Télécharger le texte : Féminisme et Maternité 

Partager ce contenu :

Share This Post On